L’Argenton – Deux-Sèvres

Le pont de Massais 79

L’Argenton, petit affluent du Thouet, n’a jamais eu la prétention d’être une grande rivière à truites. Pourtant, chaque fois que j’y retourne, j’ai l’impression de retrouver un vieux compagnon. Entre Massais — là où j’ai appris la cuisine à l’hôtel Jolly lors de mon apprentissage pendant 2 ans et Argenton‑l’Église, la rivière serpente comme si elle voulait cacher ses secrets. Les gorges, juste au‑dessus de Massais, restent pour moi l’un des plus beaux parcours : un ruban d’eau claire bordé d’herbes hautes, où chaque pas doit être pesé.
En été, l’eau baisse, se réchauffe, devient presque cristalline. C’est là que la technique prend le pas sur la force. On avance lentement, en crabe, en évitant de casser la surface. La moindre ondulation, et les chevesnes disparaissent comme une ombre qu’on aurait rêvée. Alors je sors ma petite canne de 7,5 pieds ou 6.9 de Zéro Limite, parfaite pour fouetter sous les branches basses et poser court, précis, sans éclaboussure.

Je me souviens d’une fin d’après‑midi où le soleil frappait les herbes au point de les faire craquer. Les sauterelles tombaient dans l’eau comme des pierres vivantes. J’avais monté une imitation en Foam, simple mais volumineuse, et je la posais à dix centimètres de la berge, juste là où la vraie aurait chuté. Un petit ploc, volontaire, maîtrisé. La dérive était courte, contrôlée par un léger relevé de scion pour éviter le dragage. Et soudain, une gueule blanche est montée, large comme une pièce de deux euros : un chevesne magnifique, lourd, puissant, qui a fait chanter la soie comme une corde de violon.

D’autres jours, je pêchais plus fin, en nymphe légère, une bille cuivre montée sur un hameçon #16. Je la laissais glisser dans les veines d’eau plus profondes, en contrôlant la dérive au fil tendu, la pointe légèrement surélevée pour sentir la moindre touche. Les gardons, nerveux et rapides, prenaient souvent avant les chevesnes.

Quand j’étais en apprentissage (de juillet 76 à août 78),  il y avait les coupures de l’après‑midi, quand on partait traquer le brochet. Au leurre, un bas de ligne acier, et une petite cuillère blanche et rouge qui vibrait comme un poissonnet affolé. On ramenait parfois un brochet, et quelques écrevisses qu’on trouvait sous le pont. Le soir, avec le chef Jolly mon Maître en cuisine, on préparait un brochet sauce Nantua. La rivière nous nourrissait autant qu’elle nous apprenait.

L’Argenton n’a peut‑être pas de truites, mais elle a une âme. Une âme faite de discrétion, de précision, et de ces souvenirs qui sentent l’herbe chaude, la soie mouillée et la cuisine du soir.

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